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L’effet papillon – Chapitre 36

23 novembre 2018

– Tu avais faim on dirait.
– C’est un reproche ? Demanda Lalisa en arquant son sourcil, suspicieuse.
– Euh, non pas du tout, bafouilla Jimin. Au contraire, pour une fois que je ne tombe pas sur une femme qui compte chaque calorie.
– Tu crois que ce cerveau carbure à l’eau ? Interrogea la jeune femme en pointant sa tête avant d’engloutir son dernier pancake.

Lalisa avait faim. Il faut dire qu’elle n’avait presque rien mangé hier. Sa dispute avec Jimin lui avait coupé l’appétit. Aujourd’hui, elle se rattrapa dans ce petit déjeuner copieux qu’avait commandé le garçon. Elle n’arrivait pas à croire qu’il avait commandé quasiment toute la carte sous prétexte que Lalisa n’arrivait pas à se décider entre un petit déjeuner salé ou sucré. Résultat, il y avait de la nourriture plus qu’il n’en fallait sur la table.

Elle termina sa tasse de chocolat chaud et s’appuya sur le dossier de sa chaise, passant la main sur son estomac. Elle avait fait la gourmande et voulut goûter à chaque chose qui avait été apporté dans cette chambre d’hôtel. Elle avait peut-être eu les yeux plus gros que son ventre. La jeune femme se mit soudain à parler en thaïlandais. Jimin la regarda, surpris. Il était rare que la jeune femme parle dans sa langue natale. Ses connaissances en thailandais se résumaient à bonjour et merci. Il se demanda si la jeune femme s’adressait à lui.

– Oh, pardon, fit la jeune femme en reprenant le coréen, réalisant l’incompréhension de Jimin. Je ne peux plus rien avaler. Merci pour ce repas.
– Comment fais-tu ?
– Faire quoi ?
– Pour passer d’une langue à l’autre, précisa Jimin. Tu parles thaï, anglais et coréen si bien. J’ai appris l’anglais durant des années à l’école, j’ai l’impression de n’avoir rien retenu. C’est quoi ton secret ?
– Je suis juste très intelligente ! Lui répondit la jeune femme en arborant un sourire malicieux.
– Je n’en doute pas mais il y a sûrement un truc en plus, non ?
– Plus sérieusement, j’ai beaucoup étudié l’anglais. J’ai toujours voulu faire des études à l’étranger, il fallait absolument que je sois bilingue. – Pour le coréen, j’ai juste appris sur le tas.

La jeune femme éveilla la curiosité de Jimin. Comment pouvait-elle parler si bien le coréen en ayant appris sur le tas. Elle le parlait si bien que Jimin oubliait parfois que cela n’était pas sa langue natale.

– Sur le tas ? Tu parles super bien, à croire que tu as toujours vécu en Corée.
– J’ai passé une année en Corée, lorsque j’étais au lycée.
– Donc tu as appris le coréen à ce moment-là ?
– Non, je le parle depuis que j’ai 9 ans, grâce à Jessica.
– Jessica ? Répéta le garçon.

Lalisa lui donnait bien trop d’informations d’un seul coup. Il commença à s’embrouiller dans ses explications. La jeune femme vit que le garçon était intrigué et décida de lui raconter comment elle avait fait pour apprendre le coréen. C’était l’occasion de parler de son enfance en Thaïlande.


Avril 2006

– Maman, je m’ennuie ! Se plaignit Lalisa en entrant dans la cuisine.

La petite fille de 9 ans souffla bruyamment sur l’une des chaises libres et posa sa tête sur la table. Elle regardait sa mère mais cette dernière était bien trop occupée à préparer le dîner pour s’occuper d’elle.

– Tu pourrais sortir dans la rue et essayer de te faire des amis, proposa sa mère.
– Non, ils sont… commença l’enfant avant de s’arrêter brusquement.
– Ils sont quoi ? J’ai croisé la nounou de la voisine ce matin. Elle m’a dit qu’elle s’occupait de deux petites filles de ton âge. Tu pourrais aller te présenter.
– Je préfère encore lire toute seule.

Lalisa quitta la pièce. Elle n’avait pas envie de raconter à sa mère qu’elle avait déjà rencontré les voisines, et pas de la meilleure des façons. Elle repassa dans sa chambre pour prendre le roman qu’elle avait déjà lu trois fois durant ses vacances et se posa à l’ombre d’un arbre, dans le jardin.

Lalisa habitait ici depuis trois semaines et elle détestait l’endroit. Le lieu était pourtant magnifique : une grande maison avec un beau jardin et une piscine. Elle rêvait tellement de retourner dans son village au sud de la Thaïlande : dans sa maison et surtout avec tous ses amis. Elle se sentait tellement seule ici.

Ses parents tenaient un restaurant mais un incendie avait ravagé leur établissement. Le couple n’avait pas les moyens de le rénover. Ils avaient alors décidé de changer de vie et de venir s’installer à Bangkok. Ils voulaient que Lalisa profita des bonnes écoles de la capitale et pour cela, sa mère avait accepté de venir travailler dans cette maison.

La mère de Lalisa était gouvernante pour un riche entrepreneur. Lalisa le croisait peu souvent, il travaillait tout le temps. La petite fille se demanda bien pourquoi il avait une si belle maison s’il n’en profitait jamais. Sa mère lui vouait un véritable culte parce qu’il avait accepté de payer les frais de scolarité pour Lalisa pour l’école privée du quartier.

Lalisa savait que ses parents se sacrifiaient pour lui offrir le meilleur avenir possible. Cependant, elle était encore une enfant. Elle savait que dans quelques années, grâce à tous ses changements, elle pourrait peut-être entrer dans une grande école et réussir professionnellement. Mais pour le moment, elle en voulait encore à ses parents de l’avoir amené dans cette ville bruyante et peu accueillante.

Trois jours auparavant, Lalisa rentrait d’une petite course confiée par sa mère lorsqu’elle passa devant la grande maison voisine. Elle fut abordée par une fille de son âge. Au bout de quelques minutes, les deux enfants sympathisèrent. Elle pensait se faire une nouvelle amie mais tout dégénéra lorsque sa soeur jumelle arriva. Lalisa ne se souvint plus comment cela s’était passé mais elle rentra chez elle en pleurs. Les deux voisines ne trouvant rien de mieux que de se moquer d’elle. Parce qu’elle avait un accent soi-disant bizarre, parce qu’elle était la fille de la domestique, parce qu’elle était mal habillée et pour d’autres rayons stupides mais qui la blessèrent. A ce moment précis, Lalisa compris pour la première fois de sa vie qu’une personne, belle à l’extérieur, pouvait-être un véritable monstre à l’intérieur.

La chaleur étouffante de l’après-midi s’abattait sur Lalisa. Elle avait finit par s’endormir en lisant. Elle fût tirée de son sommeil par la sonnette de la porte. L’enfant n’y prêta pas attention et s’apprêtait à prolonger sa sieste. Cependant, quelques minutes plus tard, elle entendit sa mère l’interpeller. Elle fit mine de ne pas entendre mais sa mère insista. Lalisa, lassée d’entendre la voix stridente de sa génitrice finit par rentrer dans la maison.

– Quoi ? S’exclama le petite fille agacée d’être ainsi dérangée.
– Lalisa, vient dire bonjour.
– C’est vraiment obligé ?
– Lalisa, arrête de te montrer si insolente.

Lalisa avait du caractère mais il ne fallait pas abuser. Sa mère tolérait beaucoup de choses mais pas le manque de respect. Cette dernière avait dit cette phrase sur un ton neutre mais le regard noir qu’elle lui lançait suffit à lui faire peur. La petite fille ne dit plus un mot et suivit sa mère dans l’entrée.

Elle était là, devant la porte, si petite entre ces deux énormes valises. La première réaction de Lalisa fût l’étonnement. Qui était cette petite brune si frêle, au teint si pâle ? Et que faisait-elle ici avec ses bagages ?

– Lalisa, voici Jessica. C’est la fille de Monsieur Vihokratana. Elle va vivre avec nous à partir d’aujourd’hui. Son père m’a demandé de veiller sur elle aujourd’hui mais je dois encore terminer le dîner. Monsieur Vihokratana reçoit un client important ce soir. S’il te plait, occupes-toi d’elle.

Lalisa allait lui répondre qu’elle avait autre chose à faire que de jouer les baby-sitters mais préféra se taire en voyant le regard insistant de sa mère alors qu’elle retournait en cuisine. Elle roula des yeux en regardant sa mère l’abandonner à sa corvée puis adressa un sourire peu sincère à la fille du propriétaire.

– Salut, je m’appelle Lalisa, fit l’enfant en adressant un wai (salut thai qui consiste à joindre les deux mains au niveau de la poitrine et d’abaisser légèrement la tête). Toi, c’est Jessica, c’est ça ?

Ladite Jessica resta de marbre devant elle. Lalisa se demanda un instant si la plus malpolie de cette maison, n’était pas elle comme le sous-entendait sa mère, mais cette nouvelle arrivante. Elle se prenait pour qui pour ne pas la saluer en retour ?

– Je suis peut-être seulement la fille de la gouvernante mais tu pourrais au moins dire bonjour correctement ! Grommela Lalisa.

Jessica devait avoir le même âge qu’elle, à en juger par son apparence. Lalisa commençait à croire que les enfants de riches étaient tous pareils : malpolis et prétentieux. Elle était peut-être jeune mais il était hors de question qu’elle se laissa encore marcher sur les pieds. Elle avait laissé passer le mauvais coup des voisines, elle n’allait pas se faire encore une fois malmener. Elle préféra abandonner cette gamine à son sort plutôt que de dire quelque chose qu’elle regretterait. Elle tourna le dos à son invitée et s’apprêtait à retourner au jardin.

– Annyeonghaseyo !

Jessica venait enfin de dire son premier mot ! Lalisa se retourna surprise. Elle se demanda bien ce qu’elle venait de lui dire. Elle pensa un instant qu’elle lui avait dit une méchanceté mais comprit qu’elle faisait mauvaise route. La petite Jessica lui adressait un large sourire tout en reproduisant le wai qu’elle avait fait quelques minutes plus tôt.

– Annyen, chercha à répéter Lalisa sans y arriver. Hein ?

Jessica sembla avoir retrouvé la parole mais dans une langue que Lalisa ne maîtrisait pas du tout. Cela ne semblait pas être de l’anglais, la petite fille avait appris quelques mots à l’école et entendu beaucoup de touristes parler l’anglais. Mais ce mot, Lalisa n’arrivait pas à en identifier l’origine. Elle crut comprendre qu’elle se présenta de nouveau en pointant le doigt vers elle-même en reconnaissant le prénom Jessica. Lalisa comprit qu’elle cherchait à établir un lien lorsqu’elle pointa le doigt vers elle.

– Jessica, fit la petite fille en se désignant avant de pointer son doigt vers la thaïlandaise.
– Lalisa ! Répondit-elle en comprenant qu’elle lui demandait son nom.
– Lalisa, répéta la jeune coréenne pour mémoriser l’information. Annyeonghaseyo Lalisa.

Jessica lui adressa un large sourire en lui serrant la main. Lalisa ne le savait pas encore, mais cette petite fille deviendra sa meilleure amie et lui ferait enfin apprécier sa vie à Bangkok. Mais pour le moment, elle préféra en apprendre plus sur cette inconnue et la conduisit au jardin.


23 novembre 2018

– Annyeonghaseyo, c’est le premier coréen que j’ai appris.
– Son père est thaïlandais, non ? Pourquoi elle ne parlait pas la langue ?
– Ses parents ont divorcé lorsqu’elle était encore bébé et elle est partie vivre en Corée avec sa mère. Elle ne connaissait pas un mot de thaïlandais
– Il s’est passé quoi pour qu’elle soit obligée de venir habiter en Thaïlande ?
– Sa mère était malade et devait suivre un traitement lourd en Corée. Elle l’avait donc envoyé chez son père, en Thaïlande. Un père qu’elle ne connaissait qu’à travers les cadeaux qu’il lui envoyait à son anniversaire.
– Et après ? Questionna Jimin de plus en plus intéressé par cette histoire.
– On était deux gamines de 9 ans qui ne voulaient pas être là mais obligés de cohabiter ensemble. On a fini par devenir amies. Elle m’a appris le coréen et moi le thaïlandais. Finalement, on a fini par aimer notre vie à Bangkok. On s’entendait tellement bien qu’elle est restée en Thaïlande même après la guérison de sa mère. Elle a quitté le pays lorsqu’elle est entrée au collège, sa mère tenait à qu’elle fasse sa scolarité en Corée.
– Et vous êtes resté en contact ?
– Oui. Lors de mon année d’échange au lycée, je vivais chez elle. Aujourd’hui, on a chacune nos vies mais on continue à se donner des nouvelles.
– Tu me rappelleras de la remercier.
– Pour quoi ?
– Parce que sans elle, on ne serait probablement pas ensemble.

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